• Vidocq 1 - Le barbouze

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    Il naquit par une nuit d'apocalypse. Un destin aussi exceptionnel que le sien ne pouvait s'annoncer qu'avec la complicité du ciel et de l'enfer. La nature entière semblait se déchaîner contre les fenêtres. Le petit François-Eugène Vidocq venait au monde salué par les fracas du tonnerre.  

    Le grand suspense d'une existence tumultueuse, si pleine de drames et de rebondissement, vient de commencer. Des femmes se signent dans la pénombre avec des gestes superstitieux. Pressentent-elles que cet enfant bousculera leur tranquillité et trainera derrière lui tant de larmes, de frissons et de grincement de dents.

    Le petit François va grandir et se développer trois fois plus vite que les enfants de son âge. Le père Vidocq est boulanger. Il a du retirer de l'école ce garnement qui, à coup de poing et de pied, s'y est taillé une réputation de véritable terreur.
    C'est que le garçon a des muscles impressionnant et une taille déjà très supérieur à la moyenne. Blond, des yeux gris bleu, il ne manque pas de charme ni de prestance, il déserte le fourneau pour fréquenter les salles d'armes. Bientôt l'épée et le fleuret n'ont plus de secret pour lui. Déjà il se rend dans les cabarets et boit comme un homme en compagnie de soudards et de filles légères. Il se bagarre pour un rien. Les duels, il les collectionnes avec désinvolture. N'est-il pas invincible ? Déjà, toutes les femmes sont folles de lui et les hommes le craignent.
     

    François a très vite comprit l'importance de l'argent. Il puise allègrement dans la caisse de la boulangerie paternelle. Mme Vidocq cache la clé. Ce n'est pas assez pour arrêter un garçon aussi doué que le futur " Monsieur Vidocq " , le prince des aventuriers français : une empreinte de la serrure, une fausse clé et le tour est joué. 

    Ce premier larcin lui permet de vivre une dolce vita de 48 heures. Dix jours de cachots seront le prix de cette incartade, qui les valait bien. Les parents l'attendent  la porte de la prison, prêt à pardonner, mais le jeune François ne promet rien. Il ne veut pas d''une existence sage, paisible, monotone.
    Le sourire énigmatique aux lèvres, il écoute paisiblement les remontrances de son père, la tête tournée vers l'horizon.

    Cette fois, c'est pus sérieux, Vidocq a volé plusieurs milliers de francs dans la caisse familiale . Et il a prit la fuite sans intention de retour

    Avant d'avoir 15 ans, il aura fait tous les métiers : mousse, saltimbanque, balayeur de cirque, montreur de marionnettes, charlatan. Un jour, il passe la porte de la boulangerie et tombe à genoux devant ses parents. Est-ce le retour définitif de l'enfant prodige ?

    Une passion bouillonne en lui : l'aventure. Un soir il annonce à ses parents qu'il veut être soldat. Il s'engage. Héroïsme et duels font partie de son quotidien. Rien ne l'arrête.  

    Vidocq fêtera ses 20 ans en prison. Il a corrigé un peu trop sévèrement un rival.
    Il n'a pas encore appris à mesurer sa force herculéenne. La prison de Lille est supportable. Il peut même recevoir sa maîtresse dans sa cellule. La liberté relative dont il jouit lui permet de fournir à d'autres détenus des documents falsifiés, qui doivent servir à la libération de l'un d'entre eux. L'affaire est grave. Menacé d'une sanction terrible, Vidocq ne songe qu'à s'enfuir. Sa maîtresse lui apportera pièce par pièce le vêtement qui doit lui permettre de s'échapper. et c'est déguisé en inspecteur en chef des prisons que le détenu se fait ouvrir la grande porte et prend la clé des champs.

    Cette fois, il est fiché comme malfaiteur dangereux. Toutes les polices de France sont à ses trousses. Quelques jours plus tard, une escouade de gendarmes se présente à son refuge. Vidocq, se faisant passer pour quelqu'un d'autre, s'éclipse un instant et boucle les pandores à double tour dans sa chambre. Un policier l'appréhende alors qu'il circule en ville en plein jour. Vidocq lui jette une poignée de cendres au visage et s'encourt. Pas pour longtemps. On sait où le trouver. Le soir même, il est arrête dans le lit de sa belle. Conduit chez le juge d'instruction, il profite d'un moment inattention de ses gardiens pour s'emparer d'un uniforme de gendarme dans un vestiaire, empoigne un autre détenu par les menottes et regagne la rue en profitant de la confusion.  

    Repris, il a droit aux chaines. Il les brises grâce à un flacon d'acide nitrique qu'une amie lui a fait parvenir. Cachot, évasion, cachot, évasion. La ronde infernale a commencé.

    Dans toutes les prison du Nord, le prestige de Vidocq grandit aux yeux des mauvais garçons. Mais Vidocq, ce grand amoureux de la liberté, ne cherche pas l'admiration à ce prix. Il sait que du côté des honnêtes gens, du côté de la justice, il a ruiné sa réputation. Derrière lui, il laisse les larmes d'une mère, la détresse d'un père et beaucoup de honte. La société se débarrasse de lui. Toutes les portes se ferment à son nez. La prison, le cachot, le bagne seront pendant des années son seul décor. Quelle est donc cette fatalité qui le pousse  et s'attache à chacun de ses gestes ? Il se sent glisser vers une pente sans fin. sans doute vas-t-il devenir le roi de l'évasion, le champion du déguisement, l'idole de la pègre ; mais son habileté même à se tirer de tous les mauvais pas se retournera contre lui : ne faut-il pas être un criminel diabolique et endurci pour mystifier ainsi toute les autorités ?

    Mais qui peut savoir à ce moment ce qui se cache de regret, de révolte, de misère et de désespoir sous la rude écorce de Vidocq le bagnard. L'homme le plus traqué de France, l'ennemi public numéro un ?

    Sa dernière mèche de cheveux est tombée sous la tondeuse. Il a revêtu l'uniforme abhorré des forçats : veste et pantalons à rayures, chaînes aux poings, chaînes aux pieds. 

    François Vidocq ne sait pas au juste de quoi il est accusé. Il sait seulement que des forces obscures se liguent contre lui pour tenter de le détruire. Cette fois, le verdict est terrible ; huit ans de bagne. " Je n'y resterai que huit jours ", se jure-t-il quand les grilles du pénitencier de Brest se referment sur lui.

    Moins d'une semaine plus tard, le canon tonnait pour annoncer sa fuite à toute la région. L'évasion de Vidocq est un nouveau chef-d'oeuvre d'audace et de sang-froid. Déguisé en loup de mer, il a franchi tous les barrages la pipe au bec.

    Arrêté le lendemain par les gendarmes, il se fait passer pour quelqu'un d'autre : un truc qui lui a déjà souvent réussi. Il se dit déserteur, se donne l'identité d'un matelot qu'il sait être mort aux îles et que sa famille recherche. Un tatouage qu'un compagnon de cellule lui a gravé à la hâte sur l'avant-bras rend la confusion possible, et Vidocq réussira même le tour de force de se faire reconnaître par les parents du disparu.

    La prison maritime lui semble douce à côté du bagne, mais il est décidément allergique aux barreaux. Il a tôt fait d'attendrir la jeune religieuse qui vient visiter les prisonniers à l'infirmerie. et c'est déguisé en bonne sœur qu'il prend une nouvelle fois la fuite. Cet accoutrement ecclésiastique l'expose à bien des situations cocasses et embarrassantes aussi.  Un curé l'invite avec insistance à rejoindre sa paroisse. des militaires en goguettes en veulent à sa vertu. Il devra rapidement changer de vêtement.

    On le retrouve toucheur de boeuf, marchand forain. mais tous les débouchés honnêtes lui sont rapidement fermés. On lui pose trop de questions. Il devient contrebandier, puis corsaire. Il n'a plus de nom, plus de papier. Il vit dans la terreur d'une rencontre, d'une dénonciation. Victime d'une rafle dans un port belge, il essaie encore de se donner une fausse identité. Les autorités, sceptiques, décident de le confronter avec sa mère. La vieille dame est en deuil. Son mari vient de mourir. Vidocq, qui ne l'a plus vue depuis une éternité, brûle de lui poser un flot de questions. Pourtant, sous le regard scrutateur des policiers, la mère et le fils se comporteront en parfaits étrangers. Ils feindront, jusqu'au bout de ce supplice, de ne pas se reconnaître. Il faudra la torture pour faire avouer sa supercherie à Vidocq et le renvoyer au bagne, à Toulon. Cette fois, avec la double chaîne des criminels hors série.

    Il emploiera des mois et des semaines à dissiper l'atmosphère de méfiance et la surveillance inlassable dont il fait l'objet. une première tentative d'évasion échoie ; il avait volé la perruque et les habits du chirurgien en chef de l’hôpital du pénitencier, mais le stratagème est découvert à la dernière minute. Quelques mois plus tard, il réussi à se faufiler à bord d'une embarcation dans la rade. Il se mêle aux matelots. Arrivé à terre, il accoste une fille de joie, joue les amoureux ! Pour quitter l'enceinte de la ville fortifiée, il se dissimule au sein d'un cortège qui suit un providentiel enterrement. Il est libre.

    Mais jamais pour longtemps. D'anciens détenus ont rapidement retrouvé sa trace. Ils se disputent ses services, le font chanter. on lui refuse le droit de vivre en honnête homme. Entre la vengeance de la pègre et la patiente obstination de la police, Vidocq ne sait plus à quel saint se vouer. Il n'est plus un coin de France où il se sente en sécurité, où il puisse prendre ce nouveau départ dont il a si souvent rêvé au cours de ses derniers mois de captivité. A une ou deux reprise, pourtant, il s'imaginera qu'un nouveau  chapitre de sa vie a commencé. Il a pu se procurer de faux papiers au nom de Bondel. Avec l'aide d'une petite mercière qu'il a facilement séduite, il a monté un commerce que son génie inventif ne tarde pas à rendre prospère. Mais les infidélités de sa compagne l'obligent bientôt à fermer boutique. Fini le beau rêve, cette illusion de confort et de tranquillité. Il erre sur les champs de foire à la recherche de n'importe quel emploi. Mais des femmes, qu'il a aimées jadis, le reconnaissent et le dénoncent pour se venger d'anciens griefs. Ramené en prison, il ne sait pas que son dossier a attiré l'attention des instances supérieures de la justice. La condamnation de Vidocq à huit ans de travaux forcés remonte à dix ans déjà. Ses évasions successives, rocambolesques, ont fini, sinon par émouvoir, du moins par intriguer les autorités. Quelques témoignages sur lesquels reposait la condamnation du bagnard ont paru fragiles, d'autres franchement suspects. Dans sa cellules, on laisse entendre à Vidocq qu'un recours en grâce pourrait être examiné favorablement. Mais le cours de la justice est lent et sinueux. Et Vidocq, qui vient de fêter ses trente ans, tout comme ses vingt ans de cellume, commence à s'impatienter.

    La fenêtre des toilettes donne sur une rivière. un soir, n'y tenant plus, il plonge dans les eaux glaciales et se sauve à la nage. Cette dernière escapade indispose les autorités. N'est-il point là le geste révélateur d'un incorrigible malfaiteur ? Une chasse à l'homme sans précédant est organisée. Mais François, qui se terre au cœur même de Paris, vient de rencontrer la femme de sa vie, qui sera aussi sa plus fidèle complice : la belle Annette.

    Auprès d'elle, il se cache sous les traits d'un bourgeois cossu. Elle lui a confié la gérance d'un commerce de textiles ; et Vidocq, qui a décidément le sens des affaires, devient riche en quelques mois. C'est une erreur. La pègre, mieux renseignée que la police a vite fait de rendre son vrai nom au prospère M. Blondel. Et c'est à nouveau le cycle infernal : chantage, menaces. En quelques semaines, Vidocq aux abois, est ruiné. Il doit reprendre la fuite. Il a cependant pris goût au commerce et tente de monter en province des spectacles de fêtes foraines.

    Un beu matin, sur la route de Lyon, il se voit soudain encerclé par une demi-douzaine de bandits de grand chemin, qui le dévisagent d'un air peu engageant. Vidocq comprend bientôt que l'on a volé pendant la nuit la bourse du chef de la bande et qu'on le soupçonne. Six pistolets sont pointés sur lui. Vidocq ne perd pas son sang froid et sollicite, avant de mourir quelques mots d'entretien en aparté avec le chef des pirates. Celui-ci ayant accepté, le bagnard lui propose ce stratagème : faire tirer au sort par chacun des bandits une paille. Celui qui aurait la paille la plus longue serait désigné comme étant le voleur. Bien entendu, toutes les pailles qui sont présentées aux malandrins sont de même longueur. Pourtant, quant vient la minute de vérité, l'un des hommes montre une paille raccourcie et se trahit du même coup. La bourse du chef est retrouvée dans ses bagages. Émerveillé, le capitaine des pirates propose à Vidocq de devenir son lieutenant. Ce dernier a quelque mal a décliner l'invitation. Personne ne veut donc comprendre sa vocation d'honnête homme ? Il se sauve. Pour retomber un peu plus loin dans un autre guet-apens : la police, cette fois, qui agit sur dénonciation.

    Vidocq plonge du haut d'un pont dans les eaux noires du Rhône. On le poursuit sur l'autre rive. La chasse à l'homme dure toute la nuit. Un peu avant l'aube, Vidocq transi, frigorifié, est arrêté sur un toit, caché dans une cheminée. C'est un homme résigné, fataliste qui se laisse passer les menottes.

    Pourtant, en cette nuit de 1809 qui précede son inévitable retour au bagne de Toulon, François Vidocq prend une décision capitale. Il sollicite de la façon la plus pressante une entrevue immédiate avec le commissaire qui dirige la deuxième division de la préfecture de police de Paris. Les autorités de la prison de Bicêtre, où il a été incarcéré en attendant son transfert, se laissent attendrir par les accents de sincérité du bagnard et obtiennent pour lui l'entrevue demandée... 

     

     

       

     

     


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